« …un moment de conscience surgit, semble demeurer un instant, puis se dissipe pour être remplacé par le suivant »

Varela-Thompson-Rosch « L’inscription corporelle de l’esprit »

 

Pour étudier la conscience, les scientifiques qui s’intéressent au cerveau, dépassent le  « je pense donc je suis » de Descartes : cette allégation, voulant éloigner l’être humain d’une dépendance à des croyances régies par les religions, permet  de reconnaître l’indépendance individuelle de la pensée.

S’arrêtant, à la seule certitude de « l’homme comme une chose pensante », Descartes  a omis d’étudier le processus de l’esprit lui-même. Qu’est-ce que l’attention, la présence à soi, la vigilance ? Il ne s’est pas interroger sur les impulsions, les émotions, les sensations corporelles engendrées par les perceptions qui entretiennent ou conditionnent des réactions, conclusions, croyances. Il n’a pas non plus défini le Soi qui nous différencie des autres et nous permet de ramener constamment toute expérience à soi-même ?

La psychanalyse va en donner une définition.

Les spécialistes des sciences cognitives mettent à l’évidence le rôle du corps, des sens et de leurs objets  de perception (par exemple : l’œil et l’objet qu’il voit).

Le corps est le lieu d’ancrage des sens, nous percevons le monde du point de vue du corps, les objets des sens comme reliés spatialement au corps.

Le corps enregistre aussi les sensations/sentiments/émotions et entre dans l’expérience de notre conscience de soi en même temps qu’un réseau de connexions neuronales réorganise notre expérience selon des paramètres de digestion conscients ou non conscients.

Chaque modalité de conscience provient alors d’un ensemble de niveaux de représentation qui vont, à leur tour réorganiser notre expérience, nos sensations/émotions et changer le paramétrage corporel de notre expérience.

Rendre conscient cette vie, dans l’expérience corporelle, en dirigeant son attention sur l’inscription, déroute la systémisation du schéma, et engendre la possibilité pour notre système nerveux central d’une réorganisation du mouvement.

 

L’exemple de Louise, dont voici l’extrait d’une première séance, peut décrire ce processus.

Louise vient me voir car elle prépare un concours d’entrée en piano.Elle a des difficultés avec les octaves : ses mains se bloquent et elle a des douleurs dans les avant-bras.

Je lui demande de jouer le morceau qui lui pose problème. Son dos, ses épaules et ses bras sont très crispés. Elle reste assise sur le tabouret de piano, dans une position très tonique  et prenant sa main dans la mienne, je lui demande de relâcher le poids de sa main:

cela lui est impossible, sa main reste suspendue, retenue par le bras.

Je demande à Louise de respirer profondément et de relâcher à chaque expir un peu plus sa main. Elle essaie, ferme les yeux et, après quelques respirations, les ouvre brutalement en s’écriant « mais je ne lâche pas, je n’y arrive pas ! ».

Après un peu de repos, nous recommençons : je parcours l’équilibrage du tonus musculaire de sa main, son bras et de son épaule, en sollicitant des mouvements doux des articulations .

Peu à peu, le poignet cède son attache et la main libère son poids, je mobilise le coude qui lui aussi autorise peu à peu une mobilité. Louise a les yeux fermés, elle respire, cherche la détente, et je constate que son dos s’est complètement relâché et qu’elle se trouve recroquevillée sur le tabouret.

Alors qu’elle ouvre les yeux, elle lance cette remarque« J’ai l’impression que tout est attaché, je ne peux dissocier la détente de mon bras de la détente de mon corps, je m’avachis en même temps !»

Elle rejoue maintenant son morceau. Elle dit avoir gagné une sensation nouvelle de poids qui l’aide au toucher du clavier, plus de légèreté et de fluidité.

Je reprends sa main sur la mienne et lui demande de relâcher et reprendre le poids de sa main dans la mienne. L’apprentissage se fait lentement, elle se tient maintenant assise sans s’effondrer sur le tabouret. Puis je demande à Louise, de poser ses doigts en appui sur des touches et de lâcher le poignet et retour. La différenciation s’installe peu à peu entre tenu et détente du poignet…A la suite de cette prise de conscience d’un tonus différencié, Louise joue à nouveau son morceau. Le passage avec les octaves est enfin plus fluide pour elle. Louise  savoure ce résultat : « Le mouvement est plus facile, je ne sens plus cette crispation qui freinait, je sens mes avant-bras plus présents » …